La Générale Partie 3 #22

Le Locataire à Neuf Queues

LadYLAIM Newsletter
4 min ⋅ 02/11/2026

Quand le Renard à 9 queues prend la parole :

“Je préfère vous le dire tout de suite : je n’étais pas vraiment sur le livre d’or.

Si on m’avait demandé mon avis, j’aurais choisi un logement plus spacieux. Mais voilà : je me suis invité. Un peu squatteur, un peu colocataire malgré lui, me voilà installé dans un corps où, soyons honnêtes, il n’y avait pas un mètre carré de libre pour moi. Avant mon arrivée, elle occupait tout l'espace : la famille, la danse, les projets, le rôle de pilier pour les autres, le souffle. Un corps si fluide et si occupé qu'elle ne le sentait même pas vivre.

Alors, pour m'installer, il a fallu que je pousse un meuble par-ci, que je réagence une pièce par-là, que j’optimise mon espace. J'ai rendu visible ce qui était silencieux. Désormais, chaque pièce de cet appartement d'os et de chair se met à faire du bruit.

Et puis, il y a ce petit côté schizo qui s'est installé au passage : un coup je parle en « je », un coup en « nous », en mode Gollum. Une cohabitation où l'intrus et l'hôte finissent par se confondre, à négocier chaque mètre carré d'attention et d’énergie.

Si je devais vous faire la visite du propriétaire, ça donnerait à peu près ça :

  • Le Foie  ou la cuisine surchauffée : En temps normal, personne ne pense à son foie. Mais là, quand la chimio hebdomadaire arrive, ma queue de fureur s'y installe et la pièce surchauffe. Le foie recrache ce qu'il peut. Ce n'est pas qu'elle soit devenue capricieuse : c'est juste la matière du corps qui réagit à la cuite chimique qu'on lui impose.

  • La Rate ou le petit salon du brassage et des débordements : C’est la pièce où mes queues s’entrelacent pour tout mélanger. Ce n'est pas qu'un coin pour ruminer, loin de là. C’est la pièce à fleur de peau, devenue ultra-sensible avec cette grande transformation. En temps normal, elle savait garder les vannes fermées. Mais là, le moindre message d'un -e collègue ou ami-e, une simple pensée attentive, et la coupe déborde : les larmes montent aussitôt, sans demander la permission. C'est ici que se croisent les ruminations, les larmes d'émotion inattendues, mais aussi de vraies bulles de joie et de gratitude. Une pièce moite, vivante et sans filtre, où la carapace s'efface.

  • La Tête ou le grand observatoire : C'est la pièce où le cerveau prend toute la place dès qu'on lui laisse du champ. Mes queues de réveil nocturne s'y installent en douceur, morcelant les nuits sans faire de bruit. Dans ce silence, la tête cogite, enregistre, brasse. Et le lendemain, c'est toute une météo intérieure qui se déploie : parfois une flegme absolue, une façon de regarder le train-train familial depuis une rive lointaine ; mais très vite surgit ce besoin viscéral de cocon, cette réclamation d'exclusivité. Et dès que la vie de la maison tourne sans l'attendre, la frustration vient toquer brutalement à la porte : « Tu as vu ? La vie continue, et elle continue sans toi. » C'est là que ma queue de la mal-aimée s'étale. Une sensation cuisante d'invisibilité, l'impression d'être oubliée au bord de la route, avant qu'une vague d'anxiété ou une envie féroce de tout bousculer ne prenne le relais. 

  • Le Miroir de la salle de bain ou le ravalement de façade : C’est ici que ma queue du camouflage s'amuse à flouter les repères. En repassant par là, elle ne reconnaît plus très bien la propriétaire du logement. La chevelure s'est envolée pour laisser place à un crâne nu, doux et dégagé, façon shaolin-kiwi. Et puis il y a l'architecture du regard : l'effacement discret des sourcils. Sans eux, c'est tout l'équilibre du visage qui bascule, imposant chaque matin un entraînement de tracé de haute précision, presque digne des JO, indispensable pour éviter de se dessiner par mégarde un air à la Angry Bird. Redessiner sa propre expression, crayon en main, pour tenter d'apprivoiser cette image étrangère et retrouver un brin de son propre regard sous le masque.

  • Le Réseau Électrique ou le jeu des neuropathies : C'est mon passe-temps préféré, le plus aléatoire. Je m'amuse avec les câbles. Un coup je fais picoter le bout d'un doigt, le lendemain je m'invite dans un mollet, puis je glisse dans le dos ou le long d'une cuisse. Des petites décharges diffuses, vagabondes, jamais au même endroit. Une façon de lui rappeler à chaque instant que l'électricité du corps a changé de voltage.

  • Les Jambes ou le couloir d'endurance et de danse : C'est la queue du marathon, mais surtout la gardienne du rythme. Malgré les neuropathies qui s'y baladent et la chimio qui pèse trois tonnes, ses jambes qui ont porté les projets et la danse gardent la mémoire du mouvement. Mes queues s'y enroulent pour continuer d'avancer, pas forcément à grands pas, mais avec cette grâce obstinée de celle qui sait danser malgré le vent. Parce qu'au fond, sous le bazar, il y a une sacrée envie de retrouver le tempo et de vivre pleinement.

Depuis nos fenêtres, on voit très bien les proches sur la rive. Ils sont là, le cœur grand ouvert, attentionnés. Mais nous sommes de ce côté-ci du mur, dans la chair. Ma présence a tracé cette frontière invisible où même la main la plus tendue ne peut pas tout à fait entrer : c'est la différence entre regarder la tempête depuis la berge et l'éprouver de l'intérieur.

Sur les fiches médicales, ils écrivent des protocoles. Ils pensent avoir affaire à un simple dossier. Mais nous, en bousculant les pièces et en redessinant la maison, on sait très bien qui habite ici.

Pas plus tard qu'hier, une collègue lui disait : “Vous continuez d'exister pour nous malgré votre absence, et c'est en l'absence des gens qu'on se rend compte de leur valeur.”

Voilà le grand paradoxe. Je suis là, un peu intrus, un peu lourd, à secouer le foie, la rate, la tête, les nerfs et les jambes. Mais ce n'est pas pour qu'on la réduise à sa maladie, à sa frustration ou à son absence. C'est pour garder la maison chaude, préserver le feu sacré, et veiller à ce que la femme, ses valeurs et sa lumière restent intactes. Parce qu'au-delà de la rive, sa présence continue de rayonner.

Au fond, réussir à écrire tout cela, à poser ces mots avec ce brin d'esprit et de distance, c'est peut-être la plus belle manière de reprendre les clés de l'appartement. La maladie pensait imposer son histoire ; c'est elle qui devient le décor d'un simple chapitre.”

Un big up à son acupuncteur qui l’a inspiré avec son expression : « le corps est habité » ✨

Et si on s’arrêtait un moment pour rêvasser ?

Célébrer ces petits riens qui, mis bout à bout, deviennent denses et grands.

  • Compter les patchs anesthésiants restants comme on compte des petits trophées.

  • Suivre du regard la volée d’oiseaux qui file d’un même élan vers la chaleur.

  • Jouer les MJ sous la tempête : faire voler sa veste par-dessus l'épaule et lâcher un cri.

  • Échanger un regard complice avec le rouge-gorge sur le bord de la fenêtre.

  • Regarder fixement les arbres, persuadée qu'ils vont finir par s'animer et bavarder.

  • Révéler la géographie des nids, mis à nu par les feuilles qui tombent.

  • Boire la couleur du ciel et la chaleur d'un rayon de soleil.

  • Dénicher le fil de lumière dissimulé dans le gris.

  • Guetter l'heure dorée, ce moment où l'ombre et la lumière dansent ensemble.

  • Saluer la Seine au petit matin et se rêver surfeuse de brume.

  • Constater avec une joie toute simple qu'à 7h30, le jour est déjà là.

  • Égréner le souvenir des rires partagés, avec les proches, l'équipe soignante, son mari, sa fille.

  • Fondre devant les photos reçues de sa tante.

  • Regarder le spectacle des perruches acrobates et rire du joyeux bazar sonore qu'elles mettent sur les fils.

LadYLAIM Newsletter

Par Mia

Au fond, peu importe qui je suis : juste une personne traversant le tumulte de la vie composée de ses hauts et de ses bas, exactement comme vous.

Ce qui compte, c'est ce qu'on fait de ce temps de lecture partagé.

L'écriture comme la danse sont pour moi des espaces de réflexion, des espaces de détente, des espaces de bien-être qui me permettent de poser quelques mots, des mouvements, de poser le cerveau aussi. De façon générique, une façon d'occuper son temps et de donner du sens au scroll pour effectuer des recherches ahah. La catégorie socio professionnelle importe peu. Ce n'est, en tous les cas, pas le propos de cette newsletter.

Au delà des nombreuses casquettes que je porte, je reste et demeure néanmoins vivante et encore plus actuellement, dans ce tumulte émotionnel.

Alors qui suis-je ? Une exploratrice du quotidien et des émotions.

Quelqu'un qui cherche du sens là où d'autres ne voient que du bruit, et qui a choisi l'écriture et la danse comme boussole pour traverser le tumulte.