La colère, l’irritation, l’ennui, la fatigue, ressasser, s’inquiéter, faire cheminer… Tous ces stades semblent avoir une place légitime dans un parcours de soins, et pourtant, qu'il peut être complexe de les accueillir, de les accepter, voire même de les comprendre.
La vraie question : est-ce qu’il y a toujours une explication rationnelle à apporter sur ce que l’on ressent ?
La colère, par exemple, est une émotion qui surgit sans prévenir. Elle est liée à des paramètres paradoxaux, comme la bienveillance d’autrui et cette question du miroir : le décalage entre notre idéal intime du soutien et ce que l’on reçoit en réalité. Et c'est surprenant de voir à quel point ça peut piquer. Mais attention, cela ne signifie pas que la bienveillance d’autrui ne lui fait pas plaisir…
Philosophiquement, on pourrait dire avec Jean-Paul Sartre que le regard d’autrui, même aimant, a ce pouvoir de nous figer dans une image que l'on ne maîtrise pas, fragmentant notre subjectivité. Bien sûr, il ne s'agit pas de jeter la pierre à cet entourage qui agit avec le cœur : cette bienveillance est précieuse, et l'on sait toute la sincérité qui y gît. Mais l'amour le plus pur n'efface pas le paradoxe : ces mots, ces attentions constantes résonnent parfois comme une effraction. Évidemment, l’idée n’est pas de dénigrer les autres, mais de pointer que ces mots s’apparentent parfois comme une intrusion.
“Guerre et paix” sont deux antithèses qui vont bien ensemble : au-delà du combat mené pour continuer d'avancer, il s’agit aussi d’un combat contre ces maladresses qu'on finit par pardonner pour trouver la paix.
Finalement, le cancer c’est un peu comme Voldemort : elle se retrouve envahie par une colère sourde, avec le sentiment troublant de cohabiter bon gré, mal gré (ou Maugrey, pour ceux qui ont la réf), avec une présence ennemie qui s'est incrustée au cœur d’elle-même. Comme si la maladie lisait dans ses pensées, les orientait, venait parasiter ses moindres recoins psychiques.
Elle essaie bien de dresser quelques barrières, de s'essayer à une forme d'Occlumancie pour protéger son esprit, mais l'armure craque ; elle entend presque murmurer ce « trop faible » cinglant, comme si l'intrus testait ses défenses fébriles. C’est ce qui rend les choses si complexes : malgré l'entourage, malgré les mains tendues, elle se sent parfois incroyablement seule face à cet occupant clandestin.
La colère et l’irritation viennent aussi d’ailleurs, d’un endroit beaucoup plus intime et mécanique : les effets secondaires des traitements. Elle a beau le savoir, elle a beau faire tout ce qu'il faut (par ex, soigner méticuleusement ses gencives, anticiper, s'adapter), ce n'est pas parce qu'on l'explique rationnellement que tout découle naturellement. Les traitements, eux, ne se posent pas de questions ; ils imposent leur loi, balayant ses efforts d'un revers de main. Malgré les routines, malgré la volonté de bien faire, l'effet boomerang finit par frapper, et la colère avec.
Cette thématique est par ailleurs amplifiée par notre époque et son lot d'injonctions. D'un côté, il y a de formidables forces vives : soignants, associations et structures de terrain qui s'investissent sincèrement, toute l'année, pour accompagner et aider (et à ce titre, les campagnes de mobilisation et d’information comme Octobre Rose jouent un rôle précieux pour de nombreuses femmes).
Mais de l'autre, elle ne peut ignorer ce grand rouleau compresseur marketing : le vernis des réseaux sociaux, les gourous du développement personnel et ce lobbying permanent qui tend à transformer une épreuve féroce en un parcours inspirant, aseptisé, presque « fun ». On vend l'image de la guerrière parfaite, celle qui positive en toutes circonstances et va toujours bien, lisse et inattaquable. Une injonction à l'effacement de soi derrière une façade de battante idéale, qui nous interdit précisément d'être ce que nous sommes : des sujets traversés par la vulnérabilité.
À force de nous demander de tenir ce rôle de composition, de porter cette armure étincelante mais suffocante, face à ce grand décalage, comment s'étonner de la fatigue ? On pourrait croire que traverser la tempête exige d'abandonner le superflu, ces petits gestes pour soi, pour son corps abîmé par les traitements.
Ce serait une double erreur : loin d'être futiles, ces attentions sont des remparts. Comme l'évoquait une précédente édition dédiée au fait de réapprendre à être sujet, panser l'humain sous l'armure reste une nécessité absolue. Et c'est précisément pour cela qu'il est important de savoir lever le pied.
Gare aux hyperactifs. Car la maladie impose d'emblée une autre temporalité : celle du ralentissement brut.
Une rupture de rythme qui vient court-circuiter l'agitation du monde extérieur. Dans cet entre-deux, l’ennui fait lui aussi partie du voyage.
Entre la fatigue qui s'installe et la flegme (à jauger avec modération en fonction de la forme du moment), cet ennui-là n’est pas négatif : il permet de se ressourcer, de poser enfin son cerveau. Mais parfois aussi, il lève le voile sur ce qu'on essayait d'éviter, donnant l’occasion de ressasser, de cogiter en boucle.
Est-ce que le fait de cheminer, de s’ennuyer, de passer par ces étapes émotionnelles un peu étranges n’est pas la plus belle preuve que nous sommes bien vivants, et bien sujets ?
Même si ce passage à vide est, en effet, parfois diablement coûteux.
Au-delà de la fatigue et du vacarme, la maladie s'impose malgré nous comme un espace de réflexion. Un temps de décélération qui oblige à relativiser, à regarder le rythme qu'on s'imposait, et à apprivoiser cette autre vie qui débarque sans demander son reste. Accepter cette nouvelle donne, ce n'est pas l'idéaliser ; c'est apprendre à composer avec, sans jamais oublier qui l'on est profondément.
Une transition intime, dont on reparlera très bientôt…
Dans une prochaine édition, elle quitte la théorie pour l'épreuve du miroir. Là où la traversée se fait silencieuse, là où l'humour devient une arme d'autonomie : bienvenue dans l'art de l'invisible.
https://shs.cairn.info/revue-psychotropes-2011-2-page-9?lang=fr&tab=texte-integral
https://www.larousse.fr/encyclopedie/personnage/Jean-Paul_Sartre/143284
Instant Evasion. Si on s’arrêtait un peu pour rêvasser ?
On a un corps mais on est aussi un corps. A méditer …
Petit tour dans le Cèdre de l’insouciance
Un temps pour observer, un espace pour s’évader.
Suivre une branche, une ramification qui inspire et laisse libre cours à l’imagination.
Au cœur du bois, une silhouette se dessine d'abord, un peu floue, presque en transe, captivée par la musique du monde : l’orchestre de la nature.
Le vent souffle la mélodie,
Un ou deux oiseaux battent la mesure,
Et la nature vibre en silence.
Au sol et sur le tronc, le soleil et les feuillages s'amusent. Un véritable jeu de tangram végétal : observer les ombres qui se projettent, bouger, tenter de superposer les formes pour épouser le dessin de l'arbre, faire coïncider les silhouettes comme des pièces de puzzle mouvantes.
Puis un rayon de soleil glisse à travers la ramure et vient se poser, comme une caresse, directement sur le visage.
Sous cette lumière, les yeux s'ouvrent.
En regardant vers le bas, la réalité du sommet apparaît : c'est l'heure de la descente. Non pas une descente aux enfers, mais le versant d'un parcours vertigineux, où la moitié du chemin est déjà derrière soi.
Dans ce même souffle, pour ne pas laisser la solitude face au vide, le cèdre tout entier s'éveille.
Sur le tronc, l'écorce se plisse et d'autres yeux s'ouvrent, immenses, bienveillants et complices.
Les branches se mettent à parler, soufflant de leur voix de bois :
— « Non, pas par ici, pose ton pied plutôt sur cette ramure ! »
— « Oups, pas là, ça me chatouille ! »
Et pour faciliter les accès quand la pente devient trop rude, le cèdre improvise : une longue branche se courbe, s'arrondit et se transforme en toboggan végétal pour glisser en douceur d'un étage à l'autre.
Et si une chute s'amorce, tel un Sylvebarbe protecteur, une large branche feuillue et tapissée de mousse tendre se tend pour l’accueillir et amortir le vertige.
Pas une descente sans embûches, parce qu’il ne s’agit pas de tout contrôler.
Il s’agit d’apprivoiser l'obstacle, de jouer avec l'arbre et d’accueillir ce qui vient.
Poser un pied devant l’autre, écouter où la terre et le bois invitent à marcher.
Avancer confiante, mais attentive.
Sans chercher à effacer la peur, car elle est là, mais en la laissant s’assouplir et se déposer au creux de cette mousse bienveillante.
D'après la pensée de Maurice Merleau-Ponty :
« Le corps n’est pas un objet que l’on contemple de l’extérieur, il est notre manière d'être au monde ; et en touchant l’arbre, c’est la chair même du monde qui nous touche en retour. »
https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/les-punchlines-de-la-philo/les-punchlines-de-la-philo-du-vendredi-22-mai-2026-6412150
